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L’inventaire de l’invention, épisode trois et demi « base de données »

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Base de données

Base de données

Sans parvenir à en finir, un peu à bout de souffle, avec la retranscription forcément en partie réinventée et déployée, de cette conférence que je donnais le 27 mai 2011 à l’École Supérieure des Beaux Arts de Toulouse, dans cet adendum au dernier épisode trois, je ne vais pas pouvoir à nouveau user de l’expédient de la compilation de deux moments de ma présentation initiale, sans trop de nécessité thématique, mais je vais devoir poursuivre le jeu des hypothèses logiques tentant de dresser un régime de causalité à cet âge (sans doute dépassé) de l’archive graphique.

Sous le titre de « base de données », on voudra installer la (de moins en moins) récente passion de l’archive graphique dans le fil de ses possibles sources historiques qui étaient envisagées dans l’épisode trois. Dans le sillage de l’imaginaire techniciste d’invisibilité ou de « transparence » des télécommunications du XIXe siècle, à la suite de l’esthétique dite conceptuelle d’une potentielle « scène primitive » des administrations de la liste et du texte des années 1960, l’archive graphique sera pensée dans le contexte contemporain sans doute influent de la nouvelle ère numérique technologique et informationnelle du « tout archivé ».

Mercedes Bunz, « With its real-time search, Google is creating an archive of the présent », The Guardian, 8 December 2009

Mercedes Bunz, « With its real-time search, Google is creating an archive of the présent », The Guardian, 8 December 2009

Nous vivons en effet dans une époque où, comme le souligne Mercedes Bunz, tout ce qui constituait les envols de conversations de café, de confidences d’oreiller, de tractations de cours d’écoles se trouvent maintenant consignées dans le marbre scriptural des blogs, des réseaux sociaux, des sociétés de recherche en ligne et des fermes de données1. Un âge où l’ancienne-nouvelle manie du graphisme d’archive peut apparaitre comme un effet technique, le symptôme sociologique, idéologique, de la trahison de la distinction derridienne de la trace forcée – de tout acte, de tout événement – et de l’archive choisie –  précisément par l’autorité des archontes2 . Un temps où, d’internet aux caméras de surveillance, on en arrive à une archive généralisée en temps réel. Une époque de la big data imposant une nouvelle forme de bruit blanc dans l’expansion permanente du flux d’information et définissant corrélativement le nouveau pouvoir de la critique, du filtre, du crible, et les nécessités d’une démultiplication sans cesse renouvelée de la puissance du calcul. Un pouvoir computationnel qui tente de canaliser, de repérer, de traiter et qui agit en même temps au cœur des incessantes intensifications de la disruption des usages, des normes, des dérégulations, mettant en question la possibilité même des écritures et des lectures.

http://www.commentcamarche.net/

http://www.commentcamarche.net/

Un moment de l’histoire où la fascination des nouveaux atours du temps long de la virtualité des techniques d’écriture a pu faire rêver à la possibilité d’une dématérialisation du monde qui est peut-être le mirage du sémiotique — cette technologie des présences construites tentant de tenir lieu des existants — même si un Bernard Stiegler voit depuis longtemps notre ère comme celle d’une hyperindustrialisation3 et d’une hypermatérialisation4.

Na kim, Graphic #12, Manystuff special issue, 2009

Na kim, Graphic #12, Manystuff special issue, 2009

Parler de l’archive graphique au regard de la logique des plateformes numériques, ça peut être d’abord considérer les formes « trans- », « inter-media » qui tentent d’acclimater un format numérique, par exemple l’archive d’un site internet fameux registrant les expressions émancipées du graphisme de l’époque aux contraintes médiologiques d’un magazine papier.

Na kim, Graphic #12, Manystuff special issue, 2009

Na kim, Graphic #12, Manystuff special issue, 2009

Na kim, Graphic #12, Manystuff special issue, 2009

Na kim, Graphic #12, Manystuff special issue, 2009

Pour faire rentrer trois ans d’articles du blog de Charlotte Cheetham, Na kim balance en 2009 la double-page en lecture verticale d’écran avec effets de hors-champ marquant l’excédent du champ informatif sur la fenêtre de l’écran, et passage de l’image sur la coupe de grand fond. Sur le fond de cette liste texte-image traitée en monochromie noire — qui privilégie peut-être curieusement la logique alphabétique des titres d’articles sur la chronologie des parutions — un vocabulaire de slash-biffure et de rectangle fantôme, tous deux du bleu des incrustation écraniques, viennnent signaler respectivement la modification et l’obsolescence d’un contenu visuel. Ces rectangles fantômes qui marquent la spécificité de l’instabilité de l’édition en ligne, sans cesse reconfigurable et sans cesse sous le coup d’une faillite des bases de données, sont repris dans l’animation des premières, dos et quatrième de couverture, dans un jaune pimpant de couleur complémentaire aux valeurs sans doute de luminance d’écran.

Regular, Ludovic Burel, Lobster, 2008

Regular, Ludovic Burel, Page-Sucker, Lobster, 2008

Un autre exemple d’intermedia peut être cette façon qu’a l’édition papier de Regular—Jean-Marie Courant et Ludovic Burel de venir épouser les fonctionnements du logiciel d’aspiration de contenu numérique merveilleusement nommé Page-Sucker.

Regular, Ludovic Burel, Page-Sucker, Lobster, 2008

Regular, Ludovic Burel, Page-Sucker, Lobster, 2008

Regular, Ludovic Burel, Page-Sucker, Lobster, 2008

Regular, Ludovic Burel, Page-Sucker, Lobster, 2008

C’est que le support numérique reprend une partie du code génétique du livre et que symétriquement le livre peut épouser les fonctionnements du logiciel. Ainsi, si la langue ne peut se lécher elle-même, on peut aspirer et restituer les pages numériques sur format papier, par exemple dans de gustatives et troublantes images de homard aussi bien que dans une série d’autres sujets qui font le mélange de trivialité, de merveilleux de pulsion scopique et de banalité stéréotypique d’internet, le crâne-skull, le point-fist. D’autres sujets, ou plutôt d’autres « mots-clé » vont programmer et « appeller » 16 pages imprimées en monochromie noire sur papier de couleur administrative au format presque A4, dressant à la manière des moteurs de recherche d’étranges typologies faites de conjonctions et de de disjonctions, de ressemblances, de répétitions et de différences iconographiques.

Catalogtree, page d’accueil, 2000

Catalogtree, page d’accueil, 2000

Les logiques numériques de l’arborescence viennent aussi déterminer le programme d’un nouveau graphisme d’information. Ainsi la page d’accueil du bien nommé studio Catalogtree observe l’esthétique frontale du registre systématique, de la liste des possibles, en grec katálogos, doublée de la structure encyclopédique de taxonomie par ordre alphabétique.

Catalogtree, page d’accueil, 2000

Catalogtree, page d’accueil, 2000

Catalogtree, page d’accueil, 2000

Catalogtree, page d’accueil, 2000

Et là encore, le ressassement computationnel exhaustif des données du site peut se reconfigurer à la demande dans le lourd codex papier peut-être archaïque des ressources complètes du studio. Une édition papier que chaque internaute peut imprimer sur son matériel de salon. Une édition papier qui s’actualisera avec le temps, le contenu dynamique des données du site et la liste qu’on imagine sans cesse augmentée des productions du studio.

Lust, bureau-page d’accueil

Lust, bureau-page d’accueil

Cette passion de l’archive va logiquement toucher l’ancien graphisme d’information qui va abandonner le hiératisme des anciens diagrammes, camemberts et autres jeux d’orgues pour les expressions « immédiates » d’un monde interconnecté que les possibilités computationnelles permettent de registrer en temps direct. Ainsi la page d’accueil du studio à nouveau néerlandais Lust mêle-t-il, façon pixel, les « bureaux » informatiques de ses contributeurs. Un signe du travail collectif, de sa surveillance et de son enregistrement, diffusé en direct et dans des compositions que l’arbitraire du calcul nomme aléatoires, c’est-à-dire potentiellement affectées à chaque connexion sur le site.

Lust, Posterwall for the 21th century, 2010

Lust, Posterwall for the 21th century, 2010

Le studio Lust n’échappe pas à la passion intermedia de l’archive. En 2009, à l’occasion de l’ouverture du nouveau musée du design à Breda, il imagine une installation numérique qui crée des posters – ce format peut-être emblématique des temps révolus – ou plutôt des images toujours numériques de poster, à partir du flux informationnel d’internet. Ces posters sont produits à intervalles réguliers à partir d’une série d’algorithmes définissant des procédures d’acquisition et de transformation des données. Ces informations de données transformées par des informations de traitement en informations de rendu renouvellent le vocabulaire d’analyse et de représentation du graphisme d’information. Les posters numériques aux physionomies paraissant sans cesse renouvelées viennent s’amonceler sans fin sur un grand panneau vidéo dans une fresque presque héroïque à la gloire tout à la fois de la qualité de puissance du calcul et de la quantité des formes du nouveau milieu consacré de la vie de l’information.

Lust, Nordzee, 2004

Lust, Nordzee, 2004

Lust, Nordzee, 2004

Lust, Nordzee, 2004

Lust, Nordzee, 2004

Lust, Nordzee, 2004

Lorsque le studio aborde un support plus traditionnel du graphisme d’information, le domaine autrefois transparent et efficient de la carte, l’obsession de l’archive augmentée par les nouveaux potentiels de calcul et d’accès viennent à nouveau régénérer les expressions en offrant une étonnante perspective auto-réflexive. La carte se fait potentiel d’information et de saturation : transitivité, redondance et bruit blanc. Le fonds des possibles de l’archive démontre ses potentialités dynamiques.

The cafe society, Trails, 2007

The cafe society, Trails, 2007

L’exploitation des capacités de gisements d’information du réseau des réseau donne aussi lieu à des tentatives intermedia fonctionnalistes, comme le projet Trails du studio Cafe Society qui rendait peut-être plus sensibles ou plus conformes aux habitudes perceptives les sentiers des recherches internet en les imprimant dans des compositions imposées toutes prêtes à être pliées en cahiers et compilées en livres ou en livrets. Prenait alors corps la métaphore d’internet comme une bibliothèque de bibliothèques, et la distinction entre un écran tout désigné par la tradition pour accueillir les images, et un texte qui ne pouvait plus se lire efficacement que sur des pages imprimées.

Superscript² , RDMBKS, 2009

Superscript² , RDMBKS, 2009

Superscript² , RDMBKS, 2009

Superscript² , RDMBKS, 2009

Superscript² , RDMBKS, 2009

Superscript² , RDMBKS, 2009

Cette métaphore de la biblothèque de Babel chère à José-Luis Borges, ou du monde destiné à être tout entier contenu dans un livre computationnel défendu par Galilée, autrement dit le paradoxe d’une archive infinie pouvait aussi prendre la forme algoritmique de livres imprimés, à la façon du Posterwall de Lust, en traduisant selon un programme donné le flux informatif ressenti comme intarissable d’internet. On retrouvait alors, avec le projet RDMBKS développé par le studio Superscript², tout cet arbitraire du chiffre qu’on peut appeler hasard, aléatoire, en anglais, langue du réseau, random.

Luna Maurer, Sky catcher, 2005

Luna Maurer, Sky catcher, 2005

Luna Maurer, Sky catcher, 2005

Luna Maurer, Sky catcher, 2005

Luna Maurer, Sky catcher, 2005

Luna Maurer, Sky catcher, 2005

L’archive désormais numérique pouvait prendre toute une série surprenante de formes comme cet agencement presque organique des photos du ciel d’Amsterdam prises à intervalles réguliers par Luna Maurer dans le cadre du projet Sky catcher, en 2005.

Manuel Zenner, Lost and Found, 2010

Manuel Zenner, Lost and Found, 2010

Manuel Zenner, Lost and Found, 2010

Manuel Zenner, Lost and Found, 2010

Manuel Zenner, Lost and Found, 2010

Manuel Zenner, Lost and Found, 2010

La capacité de calcul de l’informatique pouvait transformer, comme le faisait Manuel Zenner en 2010, une séquence de film en archive animée. Sur fond cinématographique d’écran noir s’écrivait progressivement en information lumineuse le nom du fonds artistique expérimental néerlandais Lost and Found. Les 24 photogrammes de « réalité par seconde » – et leur son attaché – de la scène choisie du travelling sur la voie sans issue du bien nommé Lost highway de David Lynch se compilaient en une archive stridente et un titrage tout capitales à la typographie impeccable.
 

On en arrive sans doute à une nouvelle idée que la stratégie de l’archive – peut-être grâce au caractère dynamique de sa nouvelle expression numérique – peut, au delà d’une forme à froid de la répétition technique et de la collection mémorielle, administrative ou institutionnelle, être un moyen de la production de forme. Ce sera l’objet de notre prochain et dernier épisode « forme / fonds ».

  1. Mercedes Bunz, « With its real-time search, Google is creating an archive of the présent », The Guardian, 8 December 2009, https://www.theguardian.com/technology/pda/2009/dec/08/real-time-search-google []
  2. Cf. Jacques Derrida, Trace et archive, image et art, Ina éditions, Bry sur Marne, 2014 []
  3. Bernard Stiegler, De la misère symbolique I. L’époque hyperindustrielle, Galilée, Paris, 2004 []
  4. Bernard Stiegler, Économie de l’hypermatériel et psychopouvoir, Mille et une nuits, Paris, 2008 []

Entrevue

Beauregard