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Pierre di Sciullo, conversation

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Pierre di Sciullo, Sing, 2010

Rappel des faits, début 2009, Pierre di Sciullo remportait le concours de l’identité visuelle du Stedelijk Museum face aux studios hollandais Lust, Mevis et Van Deursen et Irma Boom Office et au français Atelier de Création Graphique mené par Pierre Bernard.
 

Un concours un peu particulier. D’abord parce qu’il concernait un musée lui même particulier : emblématique d’une certaine sensibilité à la chose graphique.

Tous les musées prestigieux des capitales européennes n’ont pas eu à leur tête un directeur qui, comme Willem Sandberg, soit en même temps le graphiste attitré du musée. Qui apparaisse à la fois comme un des inventeurs européens du musée ouvert contemporain et comme le défenseur d’une approche du graphisme comme possible démocratisation de l’art.
Tous les musées d’art moderne et contemporain n’ont pas constitué la collection de graphisme dont peut s’enorgueillir le Stedelijk.
 

Ce musée est aussi celui qui employa longtemps Wim Crouwel, genre de père fondateur hollandais du fonctionnalisme artistiquement éclairé qui deviendrait aussi directeur de musée d’art moderne : le Bojimans van Beunigen de Rotterdam. Père fondateur que de jeunes studios reconnaîtront comme tel et père officiel de Mels Crouwel, l’architecte qui assume la rénovation du Stedelijk et qui participa au jury. Jeunes studios néerlandais comme, par exemple, Experimental Jet set qui assurera, non seulement la monographie de Wim Crouwel pour la galerie Anatome, mais aussi cette extraordinaire identité temporaire, quand le Stedelijk, alors en rénovation, était relégué temporairement dans un ancien centre de tri postal.
 

Le Stedelijk est enfin ce musée qui a su repérer dans les pays voisins les mouvements influents et notamment ce musée qui repéra l’élan grapusien français en collaborant aux expositions historiques Ne pas plier, Michel Quarez et Pierre Bernard qui reçut justement le prix Erasmus en 2006 à Amsterdam.

Un concours un peu particulier, pour finir, parce que, une fois que Graphic Thought Facility, le studio anglais, a décidé de se retirer, il opposait en quelque sorte deux traditions concurrentes et complémentaires du graphisme européen (en oubliant d’ailleurs un peu étrangement les peut être trop proches suisses) : la française et la hollandaise, et ce, dans un moment ou l’influence des créations hollandaise semblait prépondérante avec par exemple le Werkplaats de Karel Martens ou Mevis et Van Deursen, justement présents dans le concours.
 

Une façon de prĂ©senter les bouillants latins plus ou moins dans le sillage grapusien comme seule alternative Ă  ce nouveau El zevier. Ce que semblait confirmer Ă  la fois la prĂ©sentation de Pierre di Sciullo s’ouvrant sur l’opposition de photos des cristalines eaux nĂ©erlandaises et des eaux troubles du vitalisme gaulois et la justification du choix du laurĂ©at par le jury prĂ©sentant le travail de di Sciullo comme une « alternative Ă©vocatrice et dynamique aux formalisme des diffĂ©rents styles du modernisme tardif Â».
 

Mais voilĂ , patatras, un an plus tard, Ann Goldstein, la nouvelle directrice du Stedejilk nommĂ©e après le concours, ne semble pas goĂ»ter la production qui rĂ©siste et remercie sans appel le studio français, alors que les travaux sont dĂ©jĂ  bien avancĂ©s. De quoi discuter avec l’intĂ©ressĂ©, Pierre di Sciullo, dans notre bon blog franco-belge ou « belgeo-français Â»1.
 

— Et bien, d’abord Pierre, peux-tu nous rapporter les faits : que s’est-il passé depuis ta nomination en tant que lauréat de ce concours à priori plutôt bien préparé. Comment en est-on arrivés là ?

Pierre di Sciullo
— il semble que ce soit le résultat d’un conflit souterrain au sein du stedelijk, entre le board (le conseil d’administration) et le précédent directeur, Gijs van Tuyl. Le board, que je n’ai jamais rencontré, a précipité le départ à la retraite de gijs, et a immédiatement lancé le recrutement d’une nouvelle directrice. En attendant sa prise de fonctions, j’ai continué à travailler car mes interlocuteurs au musée m’ont assuré qu’il y aurait continuité. Mes relations de travail avec les multiples interlocuteurs, internes et externes au musée, ont toujours été fort bonnes et je crois que notre apport était apprécié. Durant toute l’année dernière il m’a fallu structurer la commande car à ma grande surprise j’ai découvert un commanditaire désorganisé, disparate, chaotique. En résumé, ils m’ont invité à la compet, ils m’ont choisi, j’ai bossé dur avec mon équipe et pour nous récompenser, on nous vire.

— J’imagine de votre part de la surprise, de l’étonnement, de l’indignation, une forme d’attaque à votre amour propre. Et puis la fin de l’équipe de collaborateurs qui avait vraisemblablement du être créée pour l’occasion. J’imagine aussi que vous avez tout de même été rétribués pour ce travail de développement qui n’aboutira pas.

Mais ce qui me frappe le plus dans cette histoire est sa dimension presque politique vis-Ă  vis de la corporation du graphisme. On a l’habitude de se plaindre, dans notre cher pays, de l’incurie culturelle des commanditaires, de leur mĂ©connaissance voire de leur mĂ©pris vis-Ă -vis de nos mĂ©tiers. Les pays anglo-saxons, et la Hollande n’est Ă©videmment pas en reste, apparaissent comme une sorte d’exemple Ă  suivre : les pays du Design oĂą l’on paie, comme chez le mĂ©decin, les rendez vous de consultation. Comment ressens-tu ce genre d’affront fait autant au mĂ©tier qu’à l’investissement qui a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© engagĂ© dans l’opĂ©ration ?

Pierre di Sciullo
— L’équipe est inquiète à juste titre. On est déjà passé de 7 à 4. Je ne prends pas de stagiaire actuellement par prudence. Ce que je ressens est tout simplement une immense déception, et une colère froide contre le conseil d’administration, ces responsables inconséquents qui, au Stedelijk, se querellent et dont j’ai été le jouet. Prenons les différents niveaux : le préjudice matériel et professionnel, le moral et le niveau collectif. Le préjudice matériel est direct et flagrant. J’ai adapté en quelques semaines au début 2009, l’atelier au projet et maintenant c’est la peau de chagrin. Sur le plan professionnel, j’aimerais un jour publier ce que nous avons fait, pour que les amateurs puissent juger sur pièce. Les relations de travail étaient bonnes avec nos multiples interlocuteurs au sein du musée mais ils gardent un silence prudent, probablement parce qu’on les a enjoint au silence, ou parce qu’ils craignent pour leur poste. Le moral est mon affaire personnelle : toute mon énergie tendue vers des éditions, des publications, des réalisations avortées, c’est le sentiment de gâchis qui domine, d’un partage qui n’aura pas lieu. Au niveau collectif, cette situation est perçue en France (et par moi) comme un manquement à la parole donnée et un danger pour nos rapports avec les commanditaires. La réaction hollandaise est toute différente. Libéralisme institué et culture du contrat font que beaucoup de collègues pensent que je dois être indemnisé et passons à autre chose. J’ai reçu plusieurs messages plus critiques pour l’ancien directeur que pour la nouvelle directrice : selon eux il n’aurait pas dû me recruter en fin de mandat, il est bien normal qu’elle me vire pour avoir les mains libres. Je trouve ce raisonnement inepte et absurde. Il y a aussi là, chez certains, une part de chauvinisme, clairement exprimé par Armand Mevis qui regrette qu’un français ait été retenu. Pour un graphiste qui travaille fréquemment à l’étranger c’est ridicule. Je ne crois pas avoir gagné par défaut mais les trois hollandais étaient dans la compet moins convaincants que d’habitude. Une autre chose explique peut-être le silence des collègues hollandais : la forme de la pétition, la sensibilité collective à travers un cas particulier, ne correspond pas à leur culture politique, je m’en rend compte trop tard. Mais je ne vois pas comment j’aurais dû m’y prendre pour les alerter : la prochaine fois qu’un graphiste hollandais sera traité comme un kleenex, il pourra se taire.

Vue de la porte de l’annexe de l’ESAD de Strasbourg

— Je sais par les relais que j’ai eu de la part de mes anciens étudiants actuellement à la Rietveld qu’il y a eu au moins une certaine émotion du côté de la communauté française d’Amsterdam. À propos d’étudiants et puisque tu n’es en ce moment malheureusement pas à une indignation près, veux-tu nous parler un peu de ce qui se passe aux Arts Déco de Strasbourg où, à ce qu’on m’a dit, tu as posé ta démission ?

Pierre di Sciullo
— voici ma lettre qui résume clairement mon point de vue :

« Monsieur le directeur,
[…] la transversalitĂ©, je n’en parle pas mais je la pratique, professionnellement et pĂ©dagogiquement. […] L’opposition entre art et graphisme, je laisse cela aux ringards et aux incultes. Cette conviction de l’enrichissement mutuel des pratiques est partagĂ©e dans cette Ă©cole par ceux qui voient plus loin que le bout de leur nez.
[…]
Je rĂ©sume vos intentions pour cette section : diminuer de près d’un tiers le nombre d’étudiants, rĂ©duire considĂ©rablement les heures de chargĂ©s de cours, tarir les entrĂ©es d’étudiants en Ă©quivalence.
[…] Tout le monde s’interroge sur vos motivations, pourquoi vous entreprenez une telle saignĂ©e, nuisible pour l’ensemble de l’école. Car en vue de l’EPCC, les filières professionnalisantes sont particulièrement structurĂ©es en comm. La recherche aussi. Nos anciens Ă©tudiants d’illustration, de didactique et de graphisme, je les rencontre partout dans le milieu professionnel. Une majoritĂ© des candidats qui se prĂ©sentent Ă  notre concours d’entrĂ©e souhaitent entrer en comm, afflux qui irrigue la totalitĂ© de l’école. Comment croyez-vous qu’ils vont rĂ©agir en apprenant que les places seraient drastiquement rĂ©duites Ă  Strasbourg, au moment oĂą les autres Ă©coles, tout au contraire s’efforcent d’augmenter leur capacitĂ© d’accueil ?
A la mairie de Strasbourg et au ministère de la Culture, on se défend d’une quelconque restriction budgétaire.
C’est pourquoi, Monsieur le directeur, vos projets pour l’option comm suscitent l’incompréhension et la colère parmi nombre d’enseignants et d’étudiants. Vous a-t-on conseillé ? Je doute alors que ce soit dans le souci de l’intérêt général.
[…] Le dĂ©calage entre notre rĂ©putation nationale et les conditions concrètes d’enseignement, est saisissant : locaux vĂ©tustes et exigus, pas de pĂ´le impression dans le bâtiment, absence de connexion internet (on croit rĂŞver…).
La possibilité d’inviter des intervenants extérieurs (conférenciers, workshops) pour la comm est en régulière régression depuis 3 ans.
Je ne peux cautionner cette dérive et c’est pourquoi je vous présente ma démission. J’honorerai bien entendu mon contrat jusqu’à son terme qui est l’année scolaire en cours.
je vous prie d’agréer, Monsieur le directeur, l’expression de mes salutations distinguées »

Voici maintenant une image (illustration 2) qui résume bien l’ambiance : cette porte est celle de l’annexe de l’ESAD de Strasbourg, où se trouve la vidéo, la labo art 3, la scéno et les 3 options comm : graphisme, illustration, didactique visuelle.

— J’aimerais revenir, pour finir, à ta place dans le paysage du graphisme français. Je sais que tu n’aimes pas quand on te situe dans la galaxie Grapus, comme je me suis empressé de le faire… Même si tu es passé brièvement dans le collectif. Même si tu as monté, si je ne m’abuse, Courage avec le merveilleux Vincent Perrottet et Pierre Milville, tu apparais effectivement dans une filiation que tu t’es choisie ailleurs que dans l’école de Paris de l’organicité et de la pictorialité.
 

Adolphe Jean Marie Mouron dit Cassandre, Le spectacle est dans la rue, première de couverture, 1935

Même si ta pratique cultive, sur un mode intellectuel, libertaire et critique, un goût de l’humour et du politique qu’on retrouve évidemment chez Grapus, tu m’es toujours apparu plus proche de la tradition moderniste. Une tradition que semble retrouver d’ailleurs Vincent dans ses dernières productions.

J’ai été frappé de la proximité de ton travail avec certains travaux de Cassandre (illustration 3). On ne peux s’empêcher de penser avec tes Quantanje ou tes Sintetik aux universalistes écritures systématiques de Schwitters ou opto-phonétique de Tschichold, la distance nostalgico-critique en plus. On sent chez toi ce même goût de la typographie expressive et ludique… C’est, du reste, si j’ai bien compris, ce qui avait motivé en partie ton choix au Stedelijk. Cette proximité avec le travail de Sandberg.

Pierre di Sciullo
— Mon travail n’est pas grapusien, ni formellement ni dans l’esprit, j’insiste.
Pourquoi j’insiste : parce que j’admire les Grapus. Parmi leurs émules, celui qui tire le mieux son épingle du jeu c’est Vincent, ce cher ami et formidable graphiste. Quasiment tous les autres y ont laissé des plumes, ou n’ont pas su / pu épanouir leur écriture de façon convaincante. Plastiquement les héritiers de Grapus ce sont les M/M, et ce n’est pas un hasard s’ils s’expriment dans deux champs délaissés par les grapus : la mode (par idéologie) et l’art contemporain (par méfiance et par erreur tactique, considérant qu’ils sont des artistes eux-mêmes-les Grapus veux-je dire)
j’ai travaillé 6 mois avec Pierre Bernard, j’avais 28 ans, il m’avait proposé de développer le Minimum Bong pour l’auditorium du Louvre qui n’en a pas voulu. C’était une période délicate pour Pierre, Gérard, Alex et Jean-Paul : la transition de Grapus vers leurs ateliers respectifs; la gestion des dettes, la question des signatures et surtout des divergences majeures sur les buts et les enjeux. Dans ce contexte conflictuel j’ai observé, certes, mais on ne peut pas dire que ma formation vienne de là, ce serait inconvenant pour ceux qui ont réellement participé à l’aventure grapusienne dans la durée.
Je ne crois pas me situer dans la veine politique des Grapus. Leur action politique était directe, militante, ils travaillaient pour le PC, la CGT, des villes coco. Je me méfie des slogans, et dès qu’un mec dit « ce qu’il faut bien comprendre » ou « ce qu’il faut savoir » je suis sur mes gardes.

Tu sais que j’ai dessinĂ© sur une affiche « identitĂ© flottante », une image d’ailleurs dĂ©diĂ©e Ă  Vincent. Et conçue pour contrer cet affront, un ministère de l’identitĂ© nationale. Un ĂŞtre, comme une nation, quand il est en bonne santĂ©, a l’identitĂ© qui flotte, qui bouge, qui change en permanence. En consĂ©quence dans le paysage j’occuperais plutĂ´t la place d’un lièvre ou d’une belette, enfin un truc qui sautille… c’est-y pas champĂŞtre et sĂ©millant ?
Quand j’avais 22-23 ans, j’ai frappé à la porte de quelques graphistes avec un numéro de Qui ? Résiste sous le bras; ils m’ont accueilli chaleureusement, m’ont encouragé, donné des conseils, ont provoqué de nouvelles rencontres. Il s’agissait de François Fiévé, des Grapus, de Roman Cieslewicz, Polymago, les Thérèze Troïka, etc. C’était mon diplôme en quelque sorte. Et j’ai été saisi par la gentillesse de l’accueil, comment cette communauté m’a volontiers ouvert ses portes.

Pour ce qui est des influences et rĂ©fĂ©rences, je suis d’accord avec toi : les avant-gardes historiques, les annĂ©es 30… je suis en train d’en sortir il me semble. J’arrive doucement aux annĂ©es 50 ! Ă  ce rythme dans 30 ans j’aurais rattrapĂ© le prĂ©sent…


Illustrations :

  • 1_ Sing Pierre di Sciullo 2010
  • 2_ Vue de la porte de l’annexe de l’ESAD de Strasbourg
  • 3_ Cassandre Le spectacle est dans la rue, première de couverture, 1935

Notes

  1. Cet échange a paru d’abord dans le blog 2 ou 3 choses que je sais d’elle… la typographie animé avec le bruxellois Renaud Huberlant []

Beauregard