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City people

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Hans Gremmen, Risla Golinga,
City people
304 pp, 15.5 x 20 cm
Roma publications
www.romapublications.org

Conceptuel et minimaliste, City People, recueil de portraits photographiques, pointe la douleur de l’insignifiance. Traditionnellement, les albums photographiques (surtout s’ils sont en noir et blanc) nous consolent de l’anonymat, en élisant la distinction d’un visage, en nous rassurant, il serait possible de laisser une trace mémorable à d’autres, toujours eux, des contemporains. Au-delà du photographe, c’est le photographié qui s’impose au regardeur.

« Avec la photographie, cependant, on assiste Ă  quelque chose de neuf et de singulier : dans cette pĂŞcheuse de New Haven, qui baisse les yeux avec une pudeur si nonchalante, si sĂ©duisante, il reste quelque chose de plus qu’une pièce tĂ©moignant de l’art du photographe Hill, quelque chose qu’il est impossible de rĂ©duire au silence et qui rĂ©clame impĂ©rieusement le nom de celle qui a vĂ©cu lĂ , qui est encore rĂ©elle sur ce clichĂ© et ne passera jamais entièrement dans l’“art” Â»1.

City people titre sur l’intemporel et l’universel. Le livre Ă©grène des portraits d’habitants d’Amsterdam rĂ©alisĂ©s par Ringel Goslinga vers 2011. Le nom du photographe apparaĂ®t discrètement, en haut de la première double page, dans la mĂŞme police de caractères et dans le mĂŞme corps que l’ensemble des informateurs de pages (lĂ©gendes, folios, titres courants…) ou que les informations de publication : « Edition :600», « imprimeur :Drukkerij Wilco», « graphiste : Hans Gremmen»2 : « Editeur : Roma Publications Â», ou encore que le prĂ©nom des photographiĂ©s, relativisant ainsi toute marque d’autoritĂ©.

Hans Gremmen, Ringel Goslinga,
City People
http://ringelgoslinga.blogspot.fr/2011/02/city-people-304-pp-155-x-20-cm.html
http://www.hansgremmen.nl/demo-item/search/ref/city%20people

Hans Gremmen cimente cet ouvrage par une logique implacable, une mécanique d’aéroport international. Je peux lire et comprendre à Séoul, tout en étant Tchèque, même si mon anglais se réduit à celui du savoir survivre et me permet simplement de me repérer dans une ville étrangère (ici, Amsterdam), dont je ne verrai rien3. La structure du livre se comprend par la découverte d’un plan basé à la fin de l’ouvrage sur une double page (logique du suspense).

Hans Gremmen, Ringel Goslinga,
City People
http://ringelgoslinga.blogspot.fr/2011/02/city-people-304-pp-155-x-20-cm.html
http://www.hansgremmen.nl/demo-item/search/ref/city%20people

Si lors de premières lectures, le livre peut paraître austère, très vite, sa logique signalétique devient une opération fascinante. Chaque portrait a pour légende un point et cette surface, infime et précise, rattache le photographié à sa position géographique au sein d’Amsterdam. La plupart des individus de City People habitent à gauche par rapport au pli du plan, ainsi leur portrait est-il placé sur la page de droite (et vice versa). Ce face-à-face rythme les pages. D’un côté, un portrait (qui fige, par l’indice photographique, un instant d’humanité, un visage qui n’existe plus déjà, à l’identique). De l’autre, un pointeur noir, marqueur de déterminations géo-socio-économiques.
Les portraits sont rangés en chapitres, non pas par zone, mais par lien de parentés (Friend, Son, Neighbours…). Dans le système d’archivage mis en place par Hans Gremmen, les pages sommaires s’avèrent des commentaires essentiels. Sans ces pages liminaires, qui s’étalent ostensiblement, j’aurai regardé distraitement ces individu(e)s.

Hans Gremmen, Ringel Goslinga,
City People
http://ringelgoslinga.blogspot.fr/2011/02/city-people-304-pp-155-x-20-cm.html
http://www.hansgremmen.nl/demo-item/search/ref/city%20people

Hans Gremmen, Ringel Goslinga,
City People
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Chacun de ces inconnus se prĂ©sente dans une certaine forme de nuditĂ©, il se laisse prendre, sans apprĂŞt, par le photographe. Chacun livre son prĂ©nom. Le photographe a utilisĂ© un appareil Ă  grande focale Ă  la recherche d’une captation de l’être intime, dĂ©maquillĂ© de tout jeu de sĂ©duction, dans un souci d’objectivation sincère. Mais, que faire de la photographie souvent qualifiĂ©e d’« humaniste Â», Ă  l’heure oĂą Facebook rĂ©actualise complètement la notion de galerie de portraits ? A l’heure oĂą chaque jour, j’ai Ă  portĂ©e de mains plus d’appareils Ă  mĂŞme de figer mes faits et gestes, que de capacitĂ©s dans mes disques durs ou ma mĂ©moire à les conserver, Ă  les regarder ?

Hans Gremmen, Ringel Goslinga,
City People
http://ringelgoslinga.blogspot.fr/2011/02/city-people-304-pp-155-x-20-cm.html
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Hans Gremmen, Ringel Goslinga,
City People
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Hans Gremmen, Ringel Goslinga,
City People
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À l’entrée des châteaux, des galeries de portraits4 venaient signifier de quelles familles, quels grands hommes, le propriétaire se recommandait. Je pouvais me situer et situer l’autre dans une histoire, dans des terrains d’affinités et des relations de pouvoir.

Galerie du château de Beauregard, 17e siècle, répertoriant plus de 300 portraits.

Facebook fonctionne, dans certains aspects de son mode d’apparition, sur un principe comparable Ă  ces anciennes galeries patrimoniales : je mets en effigie — dans un cadre imposĂ©&nbsp– les personnes Ă  mĂŞme de consolider mes murs. Certes aujourd’hui, sur ces murs visibles, les illustres cĂ´toient nos proches, nos Ă©lus de cĹ“ur ou de raison. Ces galeries de portraits situĂ©es dans un endroit stratĂ©gique par lequel le visiteur devait passer, laissaient, parfois, une ou deux toiles vides. L’espace vide… du grand homme Ă  venir. En temps rĂ©el, la galerie Facebook varie constamment, le vide n’y a pas sa place, justement parce que l’espace y est infini. L’Illustre (on parlait au 17e siècle de galerie des Illustres) et l’homme ordinaire ne rencontrent plus de limites de stockage. Je ne me souviens plus de celui qui a eu son quart d’heure de cĂ©lĂ©britĂ© il y a trois mois, mais je tapisse mes murs numĂ©riques de trombinoscopes pour saisir l’éventail de l’infini (d’amis, de rĂ©fĂ©rences, d’envies…).

Je regarde Connie (p.150). Je regarde Esther (p.136). J’apprendrai davantage de ces personnes, si j’étais leur amie Facebook, mĂŞme si je n’avais accès qu’à leur « profil Â». Je saurai comment elles se positionnent, se rĂ©vèlent, avec portraits (faits par des proches plus ou moins douĂ©s pour la photographie ou des captures mĂ©taphoriques d’autres images dans lesquelles je devrai lire tel ou tel Ă©tat d’âme du moment) et « selfies Â». Chacun se sait menacĂ©/repĂ©rĂ©/multipliĂ© par les portraits qu’il laisse (ou non), rĂ©pliques choisies ou volĂ©es, constamment accessibles ou renouvelables, bien au-delĂ  de Facebook. Le jeu de la mascarade et de l’empreinte faciale s’est amplifiĂ©. Les journaux de la Presse Quotidienne RĂ©gionale et une grand partie de la presse5 se sont transformĂ©s en de vastes galeries de portraits. Les nouvelles galeries du 21e siècles (galeries de portraits, galerie marchande, de musĂ©es, de tĂ©lĂ©visions, galerie synthèse de google image…) sont des passages obligĂ©s de la distinction6.

Google images mot clé : Duras

Comment ce petit livre peut-il remonter le flux de la visibilitĂ© ?
Peut-être que c’est une déviance de ma profession, mais je ne me souviendrai sûrement du noir et blanc de Ringel Goslinga qu’au travers de l’ordonnancement de Hans Gremmen. Sans doute, est-ce parce que ma famille internationale me fait établir certaines connexions de lectures. Sans doute, parce que ce titre, si pauvre, City People (et non les Amstellodamiens), relève d’une forme d’humilité7 . Tout paraît si humble, là où chacun (les protagonistes du livre8 ou les photographiés) n’a d’autre choix, et au quotidien, que de se démarquer. Il est loin le temps (en 1958), où un livre (Des Américains de Robert Frank) pouvait traduire les états d’une génération9 et faire date.

Robert Frank, Des Américains, Delpire, 1958

Cinquante ans plus tard, le singulier mène une bataille viscĂ©rale contre le gĂ©nĂ©rique, il ne se laisse plus fondre dans la masse, elle a trop tuĂ©10. City People Ă©voque cette bataille : une confrontation de photographies Ă  rĂ©sonance intimiste et documentaire Ă  une logique graphique mathĂ©matique. Mais au fil des relectures, ce sont les portraits qui deviennent gĂ©nĂ©riques11 et les points, singuliers.

Couverture du Arthur Koestler, Le Zéro et l’infini. Edition de 1977. Livre de poche, Atelier Faucheux, photo Olivier Garros

Ă€ la « douleur de la mort Â»12, traumatisme du 20e siècle, le 21e siècle enrichit par la douleur de l’insignifiance13. Quand j’ai commencĂ© mes notes sur ce livre de 302 pages, comprenant plus de pages blanches (les deux tiers) que de portraits (122 exactement), j’ai regardĂ© le nombre de participants Ă  l’échiquier mondial, 7 240 365 582 personnes14. A l’heure oĂą le texte se termine, il s’est Ă©coulĂ© 4 147 374 secondes, hommes. Chacun (du moins pour les chanceux, nĂ©s sur un point complaisant) est conscient de cette nĂ©cessitĂ© d’une crĂ©ation, d’un sentiment de soi.

Les portraits de Ringel Goslinga isolent, affirment une personnalitĂ©, bientĂ´t poussières grises. Sa galerie de portraits – elle en est une, puisqu’elle tĂ©moigne de « ces diffĂ©rents cercles de son environnement Â» et qu’elle poursuit cet art de la frontalitĂ© – apparaĂ®t si dĂ©calĂ©e. A diffĂ©rentes reprises, dans cette galerie que Hans Gremmen cloisonne, quadrille, le graphiste nous ouvre l’espace. La couverture est Ă  rabats, elle se dĂ©plie, telle une carte astronomique (cette carte est le plan d’Amsterdam doublĂ© en surface). Je ne vois plus un plan, mais des constellations d’étoiles, constellations simples, celles que j’ai choisies pour m’orienter dans ce fourmillement d’humanitĂ© et dont je peux recomposer les liens ? La couverture achève le livre, c’est Ă  la fin que la possibilitĂ© du dĂ©pli apparaĂ®t, la couverture fait oublier le plan.

Hans Gremmen, Ringel Goslinga,
City People
http://ringelgoslinga.blogspot.fr/2011/02/city-people-304-pp-155-x-20-cm.html
http://www.hansgremmen.nl/demo-item/search/ref/city%20people

L’espace (du livre) apparaĂ®t. Plus le compteur (humain) tourne15, plus la distance entre le zĂ©ro et l’infini se rĂ©duit. Avec tous ces signes noirs, j’approche de la fin de l’infini. Le livre offre l’espace vide propice Ă  l’interrogation. Que dire de la singularitĂ© d’un visage, d’un objet graphique quand je suis assaillie par tant d’intime(s), par tant d’objets signĂ©s ? Comment durcir sa focale sur la singularitĂ© en la sachant engloutie dans l’immensitĂ©, dans le mouvement passager et dĂ©ferlant des photos, des livres sur la photo, des textes. Comment se mesurer Ă  l’insignifiance ? City People comptabilise plus de points inexpliquĂ©s que ces derniers ne consignent le genre du 21e siècle : le genre (du) portrait(s).


Notes

  1. Walter Benjamin, Petite histoire de la photographie, in Ĺ’uvres II, Folio Essais, 2000, p.299. []
  2. Graphiste hollandais basé à Amsterdam, formé à l’académie St Joost, puis au Werkplaats Typografie. Hans Gremmen a designé un grand nombre d’ouvrages dont Cette Montagne, c’est moi, Paperback, Fw:, 2012. []
  3. Il n’y a pas de textes développés, juste le guide minimum d’un système de légendes. []
  4. Présente dès l’Antiquité, mais prépondérante en France au 16 et 17e siècles. []
  5. Les portraits d’écrivains, d’artistes n’ont jamais été aussi présents dans les identités graphiques de collections de livres. []
  6. Ne pas avoir de C.V., de biographies, de sites ou d’écrits, deviendra bientôt (peut-être) un aveu d’inexistence. []
  7. « L’humilitĂ© n’est souvent qu’une feinte soumission dont on se sert pour soumettre les autres : c’est un artifice de l’orgueil qui s’abaisse pour s’élever ; et, bien qu’il se transforme en mille manières, il n’est jamais mieux dĂ©guisĂ© et plus capable de tromper que lorsqu’il se cache sous la figure de l’humilitĂ© Â», Maxime 254 de La Rochefoucauld. Les portraits des galeries au 17e siècle Ă©taient souvent accompagnĂ©s de maximes. []
  8. Éditeur, graphiste, imprimeur, etc. []
  9. Aujourd’hui, le bĂ©bĂ© dans les bras de sa nurse noire devenu adulte signe des papiers en inscrivant ses enfants Ă  l’école pour autoriser qu’on puisse prendre une photo de ses enfants. MĂŞme si le fait gĂ©nĂ©rique n’a pas changĂ© – le soin que donnent les femmes noires Ă  des bĂ©bĂ©s blancs â€“ , chacun des deux protagonistes chercherait, de bon droit, que sa vĂ©ritable identitĂ© soit connue et inscrite quelque part. []
  10. Cf, Arthur Koestler, Le ZĂ©ro et l’infini (945), Le livre de poche, 1977 pp.194-195 et p.304 et suivantes « car dans toute lutte il faut avoir les deux pieds fermement plantĂ©s au sol. Le Parti vous enseignait comment. L’infini Ă©tait une quantitĂ© politiquement “suspecte”, le “Je”, une qualitĂ© suspecte. Le Parti n’en reconnaissait pas l’existence. La dĂ©finition de l’individu Ă©tait : une multitude d’un million divisĂ©e par un million Â». []
  11. Tout ce que je pourrai déduire de ces traits ne sera que projections à la fois déterminées et subjectives. []
  12. Selon l’expression de Marguerite Duras, CF, La Maladie de la mort, Editions de Minuit, 1982 et Julia Kristeva, Soleils noirs, Folio Essais, 1989 p229 : « nous autres civilisations, nous savons maintenant que non seulement, nous sommes mortelles, comme le proclamait ValĂ©ry après 1914, mais que nous pouvons nous donner la mort. Auschwitz et H. Â» []
  13. Étant donné, qu’il se dénombre, tant de projets remarquables, d’œuvres à multiples sens, d’engagements responsables, de fortes personnalités,…. que nos repères de distinction, de mémorisation, d’analyse, d’élection se trouvent profondément bousculés. D’une certaine manière, les méandres des blogs en rendent comptent. Il faut porter du sens, là, où se mélangent les broutilles, les bagatelles et les splendeurs. Il faut porter cette insignifiance au cœur de chaque projet. []
  14. samedi 30 août 2014 à 8 h 24 min et 38 s, source http://www.populationmondiale.com/#sthash.lhutGef4.dpuf []
  15. http://www.worldometers.info/fr/population-mondiale/ []

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