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Hétérozygote

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Quentin Walesch, Vela Arbutina, Anri Sala, Ravel Ravel Unravel, Manuella éditions, Institut français, Cnap, 2013

En français, lorsqu’on marque plus le s achevant le mot « plus », on signifie l’inverse de lorsqu’on ne le marque plus. Ce décalage assez infime de l’affirmation ou de l’infirmation de la consonne finale, qui doit échapper à une oreille étrangère ou inattentive, signifie dans le presque-même une inversion logique : l’affirmation voire le renforcement se tient soudain au lieu, comme on dit, de la négation. C’est que l’identité se compose aussi bien d’identique que de différence, que les homozygotes sont toujours plus ou moins hétérozygotes, que la lecture d’un patrimoine génétique est toujours une affaire de traduction, ce qu’on appelle très scientifiquement une expression.

Quentin Walesch, Vela Arbutina, Anri Sala, Ravel Ravel Unravel, Manuella éditions, Institut français, Cnap, 2013

Quentin Walesch, Vela Arbutina, Anri Sala, Ravel Ravel Unravel, Manuella éditions, Institut français, Cnap, 2013

Nelson Goodman a pu tenter de démêler l’écheveau des identités de l’expression d’une œuvre avec la notion d’allo- et d’autographie des arts1.

L’œuvre autographe est, comme son nom l’indique, centrée sur elle-même. Elle ne souffre pas la réplication sans se dénaturer, sans la création d’une inauthenticité, d’une altération, d’un nouveau, d’une contrefaçon, d’une copie. L’œuvre allographe, du grec allos « autre », se plaît au contraire dans ses différences à soi, dans ses états transitoires, dans ses changements de phase.

À l’époque industrielle de la « reproductibilité technique », l’œuvre intègre son absence de nature exclusive pour devenir le lieu plus ou moins commun de son processus de réalisation : les tirages photographiques ou les copies filmiques dissimulent leur origine, négatif ou matrice, en poursuivant le fil artisanal et technologique de la sculpture ou de la gravure qui connaissent différents états, différentes patines, différents socles, différentes échelles, qui perdent, comme la cire, la trace de leur geste initial. C’est ce que Goodman appelle les allographies « analogiques », une sorte de régime des versions par empreinte, par ressemblance, par contiguïté, par ce qu’on peut métaphoriquement appeler image.
Mais les différentes instances que peut habiter l’œuvre peuvent aussi exister grâce à un autre dispositif technique, un autre genre de trace mémorielle qu’est l’écriture, la notation. Ce qu’on appelle très explicitement la partition vient faire éclater l’identité des arts de la performance, la musique, la danse, mais aussi la langue dans un effet de « concordance » qui est celui du code fort du texte. Un espace linguistique où les signes sont dits discrets parce qu’ils viennent définir les critères sémantiques du discernement dans l’opposition, la différence, le relief logique de la séparation et de la distance.

Un morceau de musique, par exemple la pièce pour main gauche que composa Maurice Ravel en 1929-1930 pour Paul Wittgenstein — le frère du philosophe logicien viennois Ludwig Wittgenstein, pianiste virtuose privé par la violence de la première guerre mondiale de sa main droite – est ce genre de pièce allographique qui doit être interprétée, jouée, enregistrée, pour exister, pour être diffusée, puisque la notation musicale n’est pas aussi commune que l’alphabet.

Mais toute interprétation, toute lecture, toute actualisation, inscrit la différence de l’altérité dans le chiffre immuable de l’original relatif de la partition. Toute traduction produit des effets de désynchronisation, de changement de phase.

Quentin Walesch, Vela Arbutina, Anri Sala, Ravel Ravel Unravel, Manuella éditions, Institut français, Cnap, 2013

Quentin Walesch, Vela Arbutina, Anri Sala, Ravel Ravel Unravel, Manuella éditions, Institut français, Cnap, 2013

Pour inscrire les réflexions de Ravel Unravel, la pièce qu’Anri Sala a proposé autour des décalages des interprétations de ce concerto pour main gauche, de ces déphasages, de ces effets temporels de dé- ou de re-synchronisation que la musique de Steve Reich a pu exploiter dans les années 1960, Quentin Walesch et Vela Arbutina ont joué avec le déphasage des éléments structurels nécessaires du livre.

L’image de l’ombre propre des éléments de façonnage du livre, le dos, le pli, viennent se décaler et se resynchroniser avec eux-mêmes dans la longue séquence musicale du livre qui est un autre genre de partition du langage parfois sonore des hommes.

Quentin Walesch, Vela Arbutina, Anri Sala, Ravel Ravel Unravel, Manuella éditions, Institut français, Cnap, 2013

Quentin Walesch, Vela Arbutina, Anri Sala, Ravel Ravel Unravel, Manuella éditions, Institut français, Cnap, 2013


Notes

  1. Nelson Goodman, Langages de l’art : Une approche de la théorie des symboles, traduit de l’anglais par J. Morizot, Paris, Hachette, 2005 []

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