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Korla Pandit le magicien

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Extrait de “Trance Dance” (c.1960s)

C’est un petit air familier, celui qui va trotter dans les têtes, malgré soi, parce que la radio, parce que les magasins, parce que la télévision, parce que les rues surchargées de clignotements. Un petit air d’ave maria ou de silent night qui fleure bon les films en noir et blanc et leur vision un peu surannée des fêtes carillonnées1.

 

C’est l’histoire d’un certain John Roland Redd né en septembre 1921, à Saint Louis (Missouri), d’une famille afro-américaine et quarteronne dont il saura ironiquement tirer partie lorsqu’il se fera appeler «Korla Pandit» et incarnera, pour l’auditeur lambda des années cinquantes-soixantes, le pape de l’exotica.

Johnny Richards, The Rites of Diablo, 1958

Esquivel, Other Worlds, Other Sounds, 1958

Richard Hayman, Voodoo!, 1959

King Keoni and his islanders, This is Hawaii, c.1960s

extrait de R.J. Smith, «The many faces of Korla Pandit», Los Angeles Magazine, juin 2001

La famille Redd vit dans le mid-east des États-Unis, notamment entre Hannibal et Columbia (Missouri) où John Roland apprend le piano avant de partir s’installer, en 1938, à Los Angeles. En 1943 il devient un des organistes de la station californienne KMPC et travaille également pour NBC. Il se fait alors appeler Juan Rolando et va progressivement se mettre à porter un turban le faisant ressembler à un sikh ou plutôt à cette représentation de l’indien, typique par exemple de la bande-dessinée de Edgar P.Jacobs2.

 

Ce mélange des origines anticipe la fusion «exotique» dont il deviendra une des têtes de gondole dans ces années d’après-guerre où le monde se redessine parfois trop hâtivement aux couleurs des vainqueurs.

Korla Pandit, The Universal Language of Music Vol.1, 400 Series Private Collection, India Records, Recorded by Korla Pandit Productions, 1954

En 1944, Redd/Rolando épouse Beryl June DeBeeson qui travaille chez Disney. Le conte de fée s’arrête là. Les mariages inter-raciaux étant à l’époque encore interdits aux États-Unis, Rolando et DeBeeson doivent échanger leurs vœux à la frontière mexicaine et c’est de Tijuana que va commencer à se construire la drôle de légende de ce personnage.

Portrait de Korla Pandit, photo de presse de Robert H. Churchill, c.1970s (merci ManicMark!)

Revisitant l’image modelée par l’occident et pétrie des visions fantasmées de contrées éloignées, Redd/Rolando incarne à sa façon un orientalisme late fifties au visage imperturbable et à la mise impeccable. Sa femme et lui inventent cette figure projetée du Korla Pandit, soit disant né à New Delhi d’un père Brahmane et d’une mère française, chanteuse d’opéra.

Chandu The Magician, émission radio lancée en 1931 sur la KHJ de Los Angeles

Exotica, The sounds of Martin Denny, 1959

Ce n’est qu’en 2001 que la supercherie sera révélée dans un article du Los Angeles Magazine alors même que Tim Burton, dans son film Ed Wood (1994), avait contribué à préserver le mythe en faisant apparaître l’homme au légendaire turban et au sourire énigmatique dans une scène épique où Johnny Depp dansait aux sons d’une Nautch Dance.

Anon., Raja Enthroned With Courtiers, Musicians, and Nautch Girls in Attendance, c.1740-1760

L’étrange transe de cette musique est la signature des pièces sonores que compose sur son orgue Hammond celui qu’on appelle désormais le Korla Pandit. En 1948-49 il devient en effet directeur musical d’une émission radio appelée «Chandu Le Magicien» (Chandu The Magician) dont il reprend le thème l’habillant de mélodies lentes, lointaines et féériques.

À cette même époque, Pandit est repéré par Klaus Landsberg, un des pionniers de la télévision américaine:

At a 1948 appearance playing for a furrier’s fashion show at Tom Brenaman’s Restaurant in Hollywood, Korla and Beryl met television pioneer Klaus Landsberg. Klaus loved Korla’s look and offered him his own 15-minute daily television show on the local Los Angeles station, KTLA, with the stipulation that Korla would also provide musical accompaniment for another television show entitled Time For Beany. Landsberg also insisted that Korla not speak on the show, but rather just gaze mysteriously into the camera as he played a Hammond organ and a grand piano simultaneously. Korla followed Klaus’ contractual obligations, and became an overnight star and one of early television’s pioneering musical artists.3

Respectant à la lettre les recommendations de Landsberg, Redd/Rolando/Pandit fige pour des décennies le profil d’un mage inventé de toutes pièces. Sa musique porte au pinacle des ondes télévisuelles et radiophoniques ce goût pour l’exotisme de pacotille. L’Exotica, qu’il va incarner avec d’autres, devient cette manière familière de nommer ces ersatz tropicaux qui inondent les disquaires. Un mélange joyeux d’impressions océano-indiennes qui coloreront les reprises les plus éloignées de sons aliens obtenus par un ensemble d’instruments folkloriques redécouverts.

Korla Pandit, Merry Xmas, 1961

Pandit et ses airs exoticistes transforment ces emprunts à l’histoire sonore des mers du sud. Son orgue futurise ces rythmes syncopés, souvent pensés pour accompagnés des rituels enivrants. Les mains du faux mage glissent sur les touches comme s’il commandait à un vaisseau prométhéen de filer vers un futur inventé, le tout sur l’air éthéré d’une musique faite des plus imaginaires souvenirs.

En 1961, Korla Pandit enregistre des reprises d’airs traditionnels de noël. Le choc sonore est sublime, tout transpire le toc et on imagine aisément saint Nicolas surfant sur une plage hawaïenne. Les préraphaélites avaient sublimés le Moyen âge, Korla Pandit nous transporte dans des fêtes sur lesquelles se posent le masque d’ailleurs inexistants et le souffle d’un orgue aux vibratos inattendus.

 

Un cadeau donc pour vous souhaiter les meilleures fêtes et vous remercier de votre fidélité à T-O-M-B-O-L-O!

Korla Pandit, Miserlou, 1951

Korla Pandit

Miserlou

1951


Notes

  1. merci à Joe Blevins de m’avoir rappelé l’étrange histoire de Korla Pandit. Une histoire qui dépasse le ton léger de cet article et qui, plus profondément, peut aussi ouvrir des discussions sur la queue de comète du ségrégationnisme aux États-Unis et plus largement sur la fabrique d’un autre idéalisé, exoticisé pour reprendre le terme de Graham Huggan dans son livre The Post-Colonial Exotic, New York, Routledge, 2001. À ce propos, voir aussi John Hutnyk, Critique of Exotica: Music, Politics and the Culture Industry, London, Pluto Press, 2000 []
  2. je pense notamment au personnage de Nasir, «fidèle serviteur» (!) des aventuriers Blake et Mortimer et trace d’un exotisme aux senteurs toutes coloniales []
  3. David de Clue, «Korla Pandit (aka John Roland Redd, aka Juan Rolando)» disponible en ligne. []

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