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Xocén « je lis »

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Fiesta anual para la Cruz de Balantún de los gremios de Xocén

Jean Tardieu soutient que : « ce qui s’étend comme une vaste possibilité entre les signes de l’écriture ce n’est pas seulement le blanc de la page (ou le grain de la pierre), c’est encore l’Espace, parfois le jour, parfois la nuit ». C’est-à-dire qu’il y a aussi des écritures de nuit.
 

Michel Boccara nous parle justement des écritures Maya comme d’une forme scripturale nocturne : des lettres de nuit (1).

« Dans l’écriture Maya, les ambiguïtés foisonnent, rendant très difficile le déchiffrement : le même mot est souvent noté par plusieurs signes différents [allographes] ; à l’inverse, le même signe [polyphone] peut avoir plusieurs valeurs phonétiques. L’alternance de notations logographiques et syllabiques, les jeux sur la segmentation contribuent également à préserver l’énigmatique secret de ce qui est bien une écriture de la nuit. »

L’écriture glyphique yucathèque est appelée Ak’ab ts’ib. Le terme ts’ib renvoie à la fois à l’écriture, au dessin, à la peinture. Le terme ak’ab signifie la nuit, l’obscurité.
La figure de l’interprète, par exemple de ces livres Chilam Balam qui traduisent dans la langue alphabétique de l’envahisseur espagnol, amateur d’autodafés, les livres énigmatiques maya, est le jaguar. Chilam signifie interprète et Balam jaguar, cet animal dont la peau constellée de taches constitue une sorte d’ak’ab ts’ib…

Le signe maya résiste. Il ne dévoile pas seulement. Il veut faire ressentir qu’on ne dit qu’avec des masques, qu’on ne rend compte qu’en masquant.
Les Mayas auraient été sensibles au sens dernier, toujours plus ou moins impénétrable, au sens profond, mythique, ce muthôs toujours plus ou moins mutique. Les Maya auraient ressenti le « danger de trop vite solidifier la pensée et de réduire le mystère du monde à une fausse apparence. »

L’écriture Maya n’aurait pas eu pour vocation de transmettre les lumières du sens à la mode alphabétique du logos grec. Elle aurait tenté de faire ressentir le procédé de lecture, d’interprétation et de transmission, soit l’expérience du bien nommé sens pour lui-même. Et l’on se souviendra que Roman Jakobson qualifie de poétique cette fonction propre au message (2), cette pragmatique du message que les grecs auraient pu appeler poiésis, action de production.

« Il y a souvent [dans le texte maya] plusieurs sens simultanés qui se donnent à entendre. Choisir un sens, c’est en masquer un autre et là réside une des grandes difficultés de traduction de ces textes. […]
Lire ce n’est pas révéler la vérité du texte mais la prise de pouvoir de celui qui, déclare savoir, jusqu’à ce qu’un autre vienne effacer ce sens pour lui en substituer un autre. »
Chilam Bayam de Chumayel, XVIIIe siècle, traduction de Michel Boccaro, 1995 (3)

Capilla de la Cruz Tun, tres de mayo

On est pas sans penser à Guy de Cointet avec ce goût du secret, cette lettre s’affirmant entre hermétique et herméneutique comme désir, comme potentiel de sens. On comprend aussi que Jose Luis Borges est bien un produit des cultures du rêve et du secret du grand continent Sud Américain. Mais les capacités de surgissement des potentialités fictionnelles des écritures mayas prennent un tour saisissant avec l’histoire (avec un grand et un petit h) du livre de Xocén.

Xocén est un village du Yucatan qui est aussi le centre rituel déterminant d’une mythologie maya toujours contemporaine. Xocén qui signifie « lis-moi » est aussi le nom d’un livre ou plutôt du Livre. Pas celui de Mallarmé, plutôt une sorte d’équivalent de la Torah ou des Védas indiens. Un livre « acheiropoïète » — qui n’a pas été fabriqué de main d’homme — et qui définit « en se lisant lui-même » un centre du monde, le centre d’un monde.

« C’est un livre naturel car il n’a été fabriqué par personne. Le livre tourne seul ses pages. Chaque jour s’ouvre une page et si quelqu’un veut la tourner intentionnellement, il saigne parce qu’il est vivant »
Mythe d’origine du livre glyphique (1)

La tradition veut que ce livre sacré ait été volé par les américains des états unis du Nord, leur permettant d’inventer ces choses du futur déjà contenues dans le Livre : les avions, les satellites, les fusées, les ordinateurs… (4)

Le mythe prend d’assaut le développement historique quand les indiens demandent à leur président, Carlos Salinas de Gorarti, alors qu’il visite le village, en octobre 1990, de retrouver le livre sacré. Des recherches sont menées sous l’autorité de l’antropologue Arturo Warman, du gouverneur de l’état Dulce Maria Sauri, de la journaliste Agueda Ruiz. Cette dernière finit emprisonnée puis expulsée de la ville par une assemblée populaire excédée par l’échec des recherches. (4)

On finit par consigner dans un « livre du Livre » les résultats de cette recherche avortée accompagnés d’une anthologie des histoires du Livre. Ce livre de rechange est placé près du Père Très Sainte Croix de pierre, le patron de Xocén, inaccessible entre les mains du Gardien Jaguar de Pierre… (1)

« L’énigme est […] le secret du langage et non pas ce qu’elle paraît être, le langage du secret. » (3)


Notes :

  • 1_ Michel Boccara, L’aventure des écritures, naissance, Bnf, 1997 et Les labyrinthes sonores. Encyclopédie de la mythologie maya yucatèque, Paris / Amiens, Ductus-URA 1478 (Cnrs / Université de Picardie), 1997
  • 2_ Roman Jakobson, Eléments de linguistique générale (1 et 2), Éditions de Minuit, Collection Double, 1981
  • 3_ Traduction d’après The Book of Chilam Balam of Chumayel with introduction by George B. Gordon, Philadelphia, University of Pennsylvania Museum, 1913
  • 4_ Silvia Teràn, Christian Heilskov Rasmussen, Relatos del centro del mundo, U tsikbalo’ obi chuumuk lu’um, recopilacion Pedro Pablo Chuc Pech, transcripcion y traduccion Merida, Gobierno del Estado de Yucatan, 1992

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