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Des matériaux du livre à la typographie

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Grapus, Collection de supports d’identité visuelle de La Villette, 1985 Pierre Bernard 2006 : Prix Erasme, 7 novembre 2007, à 19h30 , Petite salle – Centre Pompidou, Paris

Je n’ai pas l’habitude d’écrire à charge. Je préfère défendre les projets que j’aime. Les productions tristes, inintéressantes, épuisées… sont si nombreuses dans notre pays si peu enclin à considérer nos petites préoccupations du graphisme et de la typographie. C’est pourtant un hommage contrasté que je vais proposer aux éditions de la Villette au sujet de leur récente réédition de l’ouvrage décisif de László Moholy-Nagy Du Matériau à l’architecture.

László Moholy-Nagy  Du Matériau à l’architecture Éditions de la Villette 2015

László Moholy-Nagy
Du Matériau à l’architecture
Éditions de la Villette
2015

László Moholy-Nagy  Du Matériau à l’architecture éditions de la Villette 2015

László Moholy-Nagy
Du Matériau à l’architecture
éditions de la Villette
2015

D’abord il faut féliciter le projet ambitieux et nécessaire de traduction en français du dernier Bauhausbücher de 1929 Von Material zu Architektur. Il aura fallu attendre près de 80 ans pour que cet ouvrage acclimaté dès 1930 aux États Unis sous le titre The new vision et réédité quatre fois depuis, réimprimé de nouveau en Allemagne en 2001 dans la série des Neue Bauhausbücher, soit enfin disponible dans notre belle langue des lumières. Et cet ouvrage n’est pas du tout anodin : ultime production de cette collection d’éditions du Bauhaus qui comptait Oskar Schlemmer, Kasimir Malevitch, Wassily Kandinsky ou Paul Klee, l’édition se fait non seulement l’écho encore bien vivant du lieu primitif de nos disciplines des arts appliqués à l’industrie, à l’économie, à la vie, mais elle constitue surtout une sorte de testament. Le testament esthétique du plus jeune enseignant du Bauhaus, rédigé alors qu’il venait de quitter l’école notamment parce qu’il la sentait en voie d’académisation, sous les pressions des politiques de droite et d’extrême droite. Ce livre qui n’a pas été nommé dans sa version étasunienne The new vision pour rien, propose effectivement non seulement un succédané un brin hétéroclite de la pédagogie humaniste de László Moholy-Nagy, mais aussi toute la fraîcheur optimiste d’une esthétique. Une esthétique constructiviste teintée de dadaïsme expérimental et de machinisme bricoleur et organique, voire une morale de l’adaptation de l’homme « total » à l’industrie et à la modernité, via une nouvelle poétique de la vie des formes, de la lumière, des matériaux, de la technique et de l’expérience sensible. Il faut le dire, ce livre qui devait originellement s’appeler De l’art à la vie propose une leçon formidable.

Il faut ensuite féliciter l’énergie, la passion, la qualité de l’accompagnement théorique de cette parution au travers des interventions de Stéphane Füzessery, Pierre-Damien Huyghe, Elitza Dulguerova et Philippe Simay, qui se double d’une sensibilité inédite à notre discipline si souvent boudée dans les milieux universitaires.

Pour mettre en perspective la pensée de Moholy Nagy, Pierre-Damien Huyghe critique l’approche du design-dessein servile qui enfermerait l’expérimentation de la forme et de la technique dans un projet de service, dans un préconçu qui ne saurait pas prendre le risque et la richesse de l’exercice, c’est à dire de la découverte : de ce qui peut être sécrété, révélé dans le travail architectural du matériau1. L’exercice pédagogique de Moholy-Nagy, il apprendrait quelque chose et il proposerait une réalisation qui serait encore une machine à produire du sens, du possible. Il augmenterait les capacités de l’objet et de celui qui en fait l’expérience. Il serait, comme l’écrit Moholy Nagy un peu avant cette parution, l’objet d’une production et pas d’une simple reproduction2.

László Moholy-NagyDu Matériau à l’architectureéditions de la Villette2015 Note de l’éditeur

László Moholy-Nagy
Du Matériau à l’architecture
éditions de la Villette
2015
Note de l’éditeur

Stéphane Füzessery et Pierre Simay écrivent que « quiconque ouvre le livre ne peut qu’être frappé par la richesse des matériaux illustratifs, par le soin extrême apporté par Moholy à la composition de chaque page et aux rapports entre texte et image, ou encore par la singularité des choix typographiques : ceux-ci comptent autant sinon plus que le contenu discursif du texte d’accompagnement »3. On se prend à rêver d’une forme graphique soudain réellement prise en compte et d’autant que Moholy Nagy était non seulement, avec Walter Gropius, le directeur de publication des Bauhausbücher mais aussi leur graphiste en chef. Et nous nous sentons exaucés quand Elitza Dulguerova, dans une conversation à l’occasion du lancement de l’ouvrage4 assure que la traduction française sera « fidèle à la mise en page et à l’objet livre allemand » ainsi qu’à ses valeurs critiques. D’autant plus que Philippe Simay se félicite que les éditions de la Villette aient pris l’option de réaliser un « fac-similé de l’œuvre originale, de retrouver le livre exactement comme Moholy, théoricien de la double page et de la typo-photographie l’avait conçu et mis en page ». Une attention qui semble confirmée par la présentation, dans l’ouverture de la traduction française, de photographies de la merveilleuse édition originale et d’une note d’éditeur promettant de « conserver dans la mesure du possible – nous soulignons en même temps que nous nous interrogeons sur la nature de cette mesure – la mise en page originale et le rapport texte-image imaginé par Moholy Nagy ».

Raum der Gegenwart, 1930, conçu par Alexander Dorner aet Lászlò Moholy Nagy, realisé par Kai-Uwe Hemken et Jakob Gebert. vue de l’installation au Abbemuseum, 2010.

Raum der Gegenwart, 1930, conçu par Alexander Dorner aet Lászlò Moholy Nagy, realisé par Kai-Uwe Hemken et Jakob Gebert. vue de l’installation au Abbemuseum, 2010.

Une des caractérisques des compositions typographiques de la neue typografie, au delà des textes non justifiés respectant les réglages optiques des typographies, au delà de la prédilection du système des différences de la bas de casse qui va jusqu’à interdire toute hiérarchisation à l’antique de la capitale toujours vaguement lapidaire et romaine, c’est une machine optique constructiviste qui fonctionne grâce au contraste exacerbé de matériaux visuels réduits, concentrés, comme une pile, comme un moteur. Une structure forte des différences privilégiant les effets de décentrement afin d’autoriser, de susciter, la plus grande liberté de mouvement des yeux et de l’esprit. Et de la double page à cet autre espace de vision qu’est la machinerie d’exposition, il faut sans doute se rappeler que Moholy Nagy, artiste appliqué total, travailla en 1930 à la réalisation d’une Gegenwart5 avec Alexander Dorner, directeur du musée de Hanovre qu’il considérait comme un « nouveau type de structure ressembl[ant] davantage à une centrale électrique, à un créateur d’énergies nouvelles ».

Jan « Ivan » Tschichold, Colin Ross, Das Fahrten und abenteuer buch, Büchergilde Gutenberg, Leipzig, 1925

Jan « Ivan » Tschichold, Colin Ross, Das Fahrten und abenteuer buch, Büchergilde Gutenberg, Leipzig, 1925

Dans le traitement macrotypographique du Bauhausbücher de 1929, la page confronte en tension des blocs textes assez denses et cohérents dans le rapport titre / bloc texte à des photographies dans des formats généreux et à de belles marges harmoniques libres de texte courant. Des marges du reste étonnamment encore assez conformes au vieux canon du codex. Les choix microtypographiques confrontent une grotesque de titrage assez discrète dans ses mouvements à une typographie à empattements de labeur au dessin assez contrasté, peut-être un « romain moderne », une didone comme peut nous y faire penser un Büchergilde Gutenberg mis en forme de façon analogue dans les mêmes années par Jan « Ivan » Tschichold, un autre garant fameux de la neue typographie. Titrage et caractère de labeur partagent le même corps et assurent un gris typographique homogène. Comme chacun des éléments du paratexte, folio, filet, appel de note, flèche-manicule, le texte est traité avec force et autonomisation comme un objet à part entière qui vient graviter dans l’espace blanc de la composition de la double page qui est d’abord une machinerie optique constructiviste.

László Moholy-NagyDu Matériau à l’architectureéditions de la Villette2015

László Moholy-Nagy
Du Matériau à l’architecture
éditions de la Villette
2015

Malheureusement, faire l’expérience de cette cette soi-disant réplique en français par les éditions de la Villette, ce n’est pas du tout retrouver le caractère explosif et tendu d’une composition de densités en contrepoint du Bauhausbücher original. C’est plutôt se confronter à la tiédeur prévisible des stéréotypes du beau livre d’art de grande consommation ou de la parution universitaire de conformité. Un format de rigueur vaguement A4 qui rentre bien dans les rayons des bibliothèques, une couverture pelliculée avec rabats peut-être édifiants, un bloc d’ouvrage en papier offset qui convient. Un rectangle d’empagement très plein, très économique, qui rentabilise la surface de la page en égalisant les rapports blocs texte / marge tout en imposant une très grande longueur de ligne – plus de 90 signes à la ligne – peu confortable parce qu’elle rend difficile le retour à la ligne suivante. C’est percevoir des blocs textes au gris optique extrêmement chahuté par les contraste de corps, de silhouette et de graisse des titres et du caractère de labeur propre à assurer la hiérarchie de lisibilité conforme aux canons de l’édition la plus conventionnelle et peut-être une forme d’enrichissement jugée valorisante. Des caractères eux-même d’usage, amortis depuis de nombreuses années : pour le titrage, les titres courants, les crédits, les préfaces, les index… The Sans, typographie de service dessinée par Lucas de Groot en 1994, une sériale, polymorphe, polyvalente, moyenne, capable d’assurer les infinies variations des usages du paratexte, pour le labeur de pseudo fac-similé, l’inévitable – quoique splendide – Garamond, qui vient soudain remplacer dans les commentaires de légendes et dans une version très grasse, l’initiale grotesque jugée peut être trop moderne ? C’est s’apercevoir du lissage du traitement du folio dans la police du titrage, mais évidemment dans un nouveau corps et une nouvelle graisse visant peut-être à de nouveaux effets d’enrichissement parfaitement étrangers à l’esthétique radicale du modèle. C’est enfin constater l’apparition du titre courant sans doute indispensable au lecteur français par défaut.

László Moholy-NagyDu Matériau à l’architectureéditions de la Villette2015

László Moholy-Nagy
Du Matériau à l’architecture
éditions de la Villette
2015

Bref, sans vouloir nous acharner sur le graphiste en charge de cette maquette sans doute prisonnier d’automatismes plus ou moins imposés à son insu de son plein gré, sans vouloir non plus trop nous appesantir sur l’expertise des théoriciens sur les matières dont ils parlent pourtant de façon passionnante, on peut être surpris par le niveau de conformité à l’original et par le niveau de maîtrise typographique de ce qui n’est plus qu’un texte associé sans parti à une iconographie, les deux demeurant passionnants. On est en tous cas loin des effets d’annonce, loin d’une expérience de la radicalité typographique des avant-gardes, loin d’une reprise, d’une acclimatation, d’une traduction, d’une transposition véritables.

On est au fond devant un nouveau cas peut être exemplaire de cette « laideur française » dont je dois l’expression à Didier Schulmann. Un manque d’intérêt, d’attention pour ces matériaux du livre qui font la typographie et qu’on tente d’enseigner, parfois avec succès, dans un certain nombre d’écoles françaises, mais qui ne sont que rarement considérés dans les institutions, les milieux autorisés, et y compris ceux de la culture et de l’université.
 

Je finirai avec le nom de cette maison d’édition sur laquelle je ne veux nullement m’acharner mais qui me renvoie au projet, en 1985, d’une petite ville utopique dans un jardins de folies. « Le projet de La Villette se veut global et utopique. Il souhaite rassembler les différences, joindre scientifiques et musiciens, grand public et spécialistes, Paris et banlieue » nous assurait le regretté Pierre Bernard qui disait avoir découvert l’iconographie révolutionnaire du Bauhaus à l’occasion de ce projet et des folies de Bernard Tschumi. À l’époque, Grapus avait réussi à imposer une identité visuelle ambitieuse et bricolée, résolument en prise avec son époque. Une identité dont on pouvait faire l’expérience de l’intelligence, de la truculence, de la vie. Lorsqu’on considère aujourd’hui l’identité visuelle de La Villette et de ses multiples structures6 , on se dit que c’était à plusieurs titres, comme le Bauhaus, toute une autre époque.

Grapus, Collection de supports d’identité visuelle de La Villette, 1985 Pierre Bernard 2006 : Prix Erasme, 7 novembre 2007, à 19h30 , Petite salle – Centre Pompidou, Paris

  1. Pierre-Damien Huyghe souligne que le mot « exercice » dériverait du latin exercere c’est à dire de ce qui sort ex- de l’arcere, ce qui était contenu, caché, mis au secret : l’arcane, l’arcanum : le mystère. []
  2. Moholy Nagy, « Production —Reproduction », Peinture Photographie Film, Gallimard, 1993 (1922) p. 105 []
  3. Stéphane Füzessery et Pierre Simay, Préface, « De l’art à la vie », László Moholy-Nagy, Du Matériau à l’architecture, Éditions de la Villette, Paris, 2015, p. 15 []
  4. http://www.citechaillot.fr/fr/cite/documentation/bibliotheque/conversations_autour/25548-de_linfluence_de_moholy-nagy_sur_les_etudes_urbaines_et_le_design.html []
  5. d’une Salle du présent []
  6. malgré le travail récent sérieux d’identité générale de Change is Good []

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